Créativité artificielle : les artistes et les machines intelligentes

Entrevue avec Blaise Aguera y Arcas, chef du « machine intelligence lab » de Google à Seattle, et fondateur de « Artists and Machine Intelligence » (AMI)

Si une machine réussit à créer une image qui ressemble à de l’art, est-ce qu’on peut considérer ça comme de la créativité? Et si ce travail se retrouve jusqu’à être affiché dans une galerie d’art? Qui signe le poème si c’est une machine programmée pour le faire qui en est à son origine? 

Artists and Machine Intelligence (AMI) est un programme créé par Google explorant les relations entre l’art, l’homme et l’IA. Blaise Aguera y Arcas, le cerveau derrière le « Machine Intelligence Lab » de Google, à Seattle, a lancé le programme quand son groupe de recherche a accidentellement découvert que « l’envers de la perception, ça semblait être la créativité ».

« Beaucoup de choses sur lesquelles nous travaillions sont rattachées à l’idée de perception, que ce soit la reconnaissance faciale ou celle des objets, par exemple. Une intéressante trouvaille fut que ces réseaux, qui ont été conçus pour catégoriser ou classer des scènes ou des objets, peuvent fonctionner à l’envers et synthétiser ces mêmes choses. » 

Le projet le plus connu du groupe est sans contredit DeepDream. Alex Mordvinstev, un ingénieur informatique de Google, a inventé cette IA générative pendant qu’il tentait de visualiser ce à quoi un réseau de reconnaissance d’image pouvait répondre. Mike Tyka, un autre ingénieur de la firme, y a vu un potentiel artistique et l’a aidé à développer les techniques de création des images, qui ont été montrées dans une exposition à San Francisco l’année dernière.

« Un réseau de « neurones » peut être entrainé pour distinguer les yeux d’un chat, ses oreilles et même ses moustaches à travers des milliers de photos de chats. », explique Tyka. « Une fois entrainé, le réseau peut créer une image basée sur les règles d’association apprises durant l’entrainement. Utiliser les neurones profondément enfouis dans le réseau mène parfois à des imagines proposant une intéressante combinaison d’éléments appris par le réseau. » 

Ross Goodwin, un autre artiste travaillant avec l’AMI, concentre ses efforts sur de la création littéraire. Ses inventions sont des générateurs de mots, des algorithmes qui ont appris à écrire en les faisant absorber une impressionnante quantité de livres ou de poésie de toutes formes (des millions et des millions de mots). Après des premiers résultats assez éparpillés, Goodwin a obtenu des créations plutôt inusitées, dont le scénario d’un film de science-fiction

Un autre de ses projets, word.camera, génère de la poésie en se basant sur une image prise sur le vif ou qu’on y téléverse. 

Goodwin a aussi expérimenté avec de l’IA entrainée à l’aide du dictionnaire anglais Oxford. Il l’a transformé en un bot informatique Twitter dénommé « lexiconjure », qui génère des mots et des définitions chaque heure. 

Force est de constater que la perception et la créativité sont intimement connectées, mais pouvons-nous quand même appeler ça de la « créativité »? En ses bonnes qualités de chef du AMI, Blaise a longuement cogité la question. Nous l’avons rencontré et écouté ce qu’il avait dire sur le sujet. 

Que devient donc la créativité si elle est artificielle? 

Blaise : Il n’y a pas de ligne franche et précise entre ce qu’est la créativité et ce qu’elle n’est pas. Se demander si « X, Y ou Z est créatif ? » ou si « X, Y ou Z est de l’art ? » sont des questions qui posent problème. 

J’ai le sentiment que nous tentons de compartimenter les choses en créant de nombreuses catégories, mais ces catégories se retrouvent toujours plutôt défaillantes lorsqu’on s’y attarde plus en détail. Personnellement, un des thèmes que j’ai préconisé durant la dernière année a été de reconnaître qu’il était de plus en plus difficile de trouver des limites précises entre ces idées, si de telles limites existent encore.

Est-ce que le processus créatif tend à devenir de la curation de contenu? 

Blaise : D’une certaine façon. À mesure que les outils deviennent de plus en plus puissants, ce que nous avons toujours perçu comme de la création devient la fin d’un immense levier. Au lieu de nous inquiéter au sujet de chaque initiative ou de n’importe quel coup de pinceau, nous pouvons produire une grande quantité de contenu simplement en sélectionnant de manière éditoriale des éléments déjà existants.  

Ça ressemble un peu à ce qui se fait dans l’industrie de la photo. Si vous êtes photographe, vous utilisez plusieurs outils, des instruments qui vous permettent de proposer une vision éditoriale du monde. Au lieu de vous préoccuper de certains détails de la technique, des coups de pinceaux ou de crayons, vous foisonnez ces visions en utilisant un processus d’abstraction variant à divers degrés.  


Je crois également qu’il est un peu trop simple de dire que « tout le reste n’est pas de la créativité », ou d’insister sur le fait que « ce ne sont que des outils », ce qui dénigre la caméra, quand on y pense bien. Vous pouvez regarder à travers un télescope dans les deux sens et penser que la caméra n’est qu’un outil et que le photographe est l’artiste, ou qu’ensemble, ils sont l’artiste.   

Ou, vous pouvez concéder que l’artiste n’a pas de limites claires et que ces questions au sujet du territoire de la créativité sont trop compliquées. Personnellement, je crois qu’il est trop facile d’en arriver à une affirmation du genre « ce n’est qu’un outil ». Plusieurs pensent le contraire, qu’il y a les gens d’un côté et les outils de l’autre, mais ce n’est pas aussi simple. 

Pourquoi est-ce problématique de vouloir distinguer la créativité humaine de la créativité artificielle? 

Blaise : Je crois qu’il est en fait très dangereux de tracer des silos de pensée. C’est exactement ce genre de réflexe qui nous force à définir les choses qui nous distinguent comme êtres humains. Cette défense de notre unicité est une vieille habitude. Pensez seulement à la chaudière à vapeur du 19e siècle et à l’industrialisation. Tous ces jugements et cette contextualisation de « l’unicité humaine » m’apparaissent comme des efforts inutiles. À parler franchement, retournons simplement 20 ans en arrière et voyons de quelle manière tiennent aujourd’hui les perceptions de l’humain telles qu’elles l’étaient à l’époque. 


Je ne crois sincèrement pas qu’il y ait quelque chose d’uniquement humain à propos de l’intuition, du contexte ou du jugement. À un niveau encore plus fondamental, je ne pense simplement pas que la question de tenter de chercher ce qui nous rend « humains » soit réellement intéressante. 

Nous ne portons plus de peaux ou de fourrures parce que nous faisons des vêtements depuis un bon bout de temps. Nous avons un intestin court parce que nous avons compris comment cuire la nourriture grâce au feu et comment exploiter cet élément à notre avantage. Ce sont des exemples de profonds changements humains entrainés par la technologie. 

Donc, n’est-ce pas raisonnable de penser que le feu, les vêtements et les autres technologies font partie de l’humain? Ou est-ce la simple idée de penser à ces catégories en tant que tout n’est que limitante?

Je ne suis pas en train de dire que la catégorisation est impossible, cela en reviendrait à faire de l’abstraction, mais justement, là où je pense que les gens se trompent, c’est quand ils croient que c’est possible de tout classer systématiquement dans des silos de pensées. Ça ne fait simplement aucun sens. 

Où croyez-vous que ce genre de travail créatif s’en va? 

Blaise : Il me semble que nous sommes dans un cycle bien différent que tout ce qui a précédé au niveau de la qualité et que, quand vous vous retrouvez devant ces grands fossés, les gens tendent à s’emballer. Je crois que nous sommes encore loin d’avoir à nous en faire avec des histoires comme Ex Machina ou des questions comme celles soulevées par Westworld. 

Tout ce questionnement est prématuré de plusieurs manières, principalement parce que les percées que nous sommes en train de faire sont vraiment au niveau la compréhension de la transmission des fonctions de notre cortex cérébral à un réseau informatique.  

L'objectif de Artists and Machine Intelligence est de nous aventurer dans des territoires où les résultats qui peuvent émerger sont inconnus. Nous commençons à peine à voir comment ces choses font partie d’un tout, une communauté humaine préoccupée par la compréhension d’une génération de médias et d’idées. 

Ce fut un dialogue très productif et plusieurs choses intéressantes en sont sorties jusqu'à présent. Nous avons même pu contempler de jolies choses! Des choses qui ont certainement affecté notre réflexion, tout en enrichissant la discussion culturelle tout autour. Et seulement ça, ça me suffit. 

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Les photos par Sarah Ouellet

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