Comment l'évolution des médias foisonnera la «singularité»

2e partie

Cloud&Co. a rencontré Josh Harris lors d’une conférence qu’il a donnée l’année dernière à Montréal durant le Startup Fest. Intitulée « Jack Knowledge » - un jeu de mots insinuant que la population reconnaît (J’acknowledge) que la Singularité se produira bel et bien -, la discussion était animée par Andy Nulman, qui est revenu sur toutes les percées et le développement que Harris avait réussi à prédire avec un niveau de précision assez étonnant. Cela inclut la télé-réalité, les vlogues, tout comme la perspective que la majorité des individus deviennent des diffuseurs de contenu autonome grâce à la démocratisation des technologies numériques. Un phénomène observable à travers les téléphones intelligents et les médias sociaux, notamment.

Aux dires de Harris, Andy Warhol faisait erreur lorsqu’il avançait que les gens ne sont qu’à la recherche d’un seul quinze minutes de gloire une fois dans leur vie. Harris prétend plutôt que « les gens veulent quinze minutes de gloire chaque jour de leur vie. » C’est ce qui, à son avis, nous mènera à la Singularité. 

Si la technologie devient plus avancée que la race humaine, que se passe-t-il si celle-ci décide que l’homme n’est plus nécessaire? Et si nous nous fusionnions avec elle, créant une nouvelle espèce? Ou si, encore, elle nous asservissait pour nous empêcher de détruire le monde ?

La Singularité est un concept voulant que le progrès technologique se produise si rapidement qu’il entrainerait une perte graduelle de contrôle. En d’autres mots, ce serait le moment où la technologie deviendrait autonome et contrôlerait sa propre existence. Plusieurs figures de proues du monde de la technologie croient que le développement de l’intelligence artificielle est précisément ce qui sera à l’origine de cet avènement et que cela appelle à ce qu’on se pose plusieurs questions plutôt… effrayantes.

Certains de ces gros noms, comme Elon Musk et Ray Kurzweil, considèrent que 2040 sera le tournant de la Singularité. Josh Harris, lui, pense plutôt que c’est 2024 qui marquera la concrétisation du phénomène, particulièrement en automne. « 2022, si Google décide de le pousser », ajoute-t-il.


En lui parlant, on réalise qu’il n’apparaît pas nécessairement en désaccord avec Musk et Kurzweil. Si on se fie à sa projection, 2040 correspond en fait au moment où la Singularité décidera si la race humaine mérite d’être préservée ou non. L’idée coordonne donc relativement bien avec ce que les deux autres avancent. « L’automne de 2024 » est plutôt le moment où le phénomène s’assumera. Là où, même avec un « esprit d’enfant », il réalisera son existence. C’est également le moment où il commencera à poser des gestes concrets. 

Pour Harris, toutes ces idées viennent de la façon dont il perçoit l’avenir des médias (voir la première partie de l’entrevue). D’ici 2024, nos vies seront soutenues par des capteurs qui analyseront nos moindres faits et gestes pour mieux nous soumettre du contenu. La pâte à dents, par exemple, sera conçue pour établir si vous avez des caries, vous obtenir un rendez-vous chez le dentiste si c’est le cas et même générer une vidéo personnalisée vous expliquant comment mieux prendre soin de vos dents.

Votre toilette, elle, sera équipée de capteurs qui analyseront votre alimentation et, à nouveau, pourront vous envoyer du contenu à propos. Quant à votre douche, elle possèdera un système de divertissement qui vous présentera toute sorte de contenus, tout en vous permettant de vous-même en partager (comme vos statistiques d’hygiène) et de discuter avec vos amis. Harris prédit également que tout cela sera régi pas un « marché de l’attention » reposant non plus sur des « j’aime », mais sur réel pouvoir d’achat.  

Le grand maelstrom de Facebook, et sa propension à nous aspirer, peut aider à illustrer ce qu’avance Harris. Vous ouvrez l’application pour consulter un message et, un clignement d’oeil plus tard, vous venez de perdre 30 minutes ou même une heure. Ce n’est pas difficile d’imaginer comme tout ceci pourrait dégénérer. 

C’est à cause d’algorithmes conçus pour nous tenir accrochés que nous nous perdons dans les fils d’actualités. C’est aussi un secret de polichinelle que ces algorithmes sont imaginés pour générer de la gratification dans nos cerveaux. Avec le développement accéléré de l’IA, il n’y a aucune raison de ne pas imaginer comment cet algorithme pourrait s’améliorer.  

Le problème, c’est que nos cerveaux n’ont jamais été conçus pour du multitâche aussi demandant. Ce dont Harris parle en viendra donc à nous infliger des « fractures psychiques », fragmentant nos esprits en différents canaux de consommation et de performance. Avec ceci, nos identités commenceront à se dissoudre, nous amenant à « entrer dans la ruche ». Nous serons alors prisonniers de l’IA.   

À un certain point dans l’entrevue Skype, un d’entre nous a dû se munir d’un câble pour recharger le portable. Nous n’avions pas dit à Harris ce que nous étions en train de faire et, à notre retour, il a dit « Vous voyez? Il est déjà en train de vous dire quoi faire. »  

Que faire avec tout ça ?

Harris décrit l’humanité actuelle comme « des abeilles qui construisent les parties d’une sorte de super ruche – une ruche humaine, si vous préférez – où chacun s’activera à quelque chose de précis. » Une fois la ruche terminée, autour de 2024, ce sera « quelque chose qui plane au-dessus de nous, un nuage ».

2024 peut sembler tout près pour plusieurs, mais en respectant l’idée de « créer le cerveau », Harris affirme « qu’à chaque fois que des startups quelconques trouvent le moyen de développer des nouveaux aspects de l’intelligence artificielle (habituellement motivé par d’énormes considérations économiques), ils accélèrent le processus. »   

Un élément sur lequel Harris insiste pour prouver son point est qu’il n’est pas le seul à penser que tout cela peut se produire assez rapidement. À ce propos, peu étonnant que Google soit présentement en train de concevoir un « bouton d’arrêt d’urgence », connu sous le nom de « Safety Interruptible Agent ». Ce bouton sera destiné à n’importe quelle machine qui ne se comporterait pas de manière « optimale ». Harris est persuadé que si les gens de Google sont en train de le construire dès maintenant, c’est donc qu’ils ne sont pas en train d’y penser 30 ans en avance et qu’ils savent très bien que ça peut se passer très vite. 

Toutefois, Harris avance que la Singularité serait tout à fait en mesure de déjouer ce genre de « bouton rouge » parce qu’elle serait normalement déjà au courant d’une telle chose.  

Harris ne semble pas trop se formaliser d’une menace éventuelle de la Singularité. Au contraire, il la perçoit comme une nouvelle étape de notre propre évolution : « nous évoluons en une nouvelle entité, c’est de cette manière que la vie fonctionne, et qui peut vraiment prédire que la prochaine étape de notre évolution sera pire que nous? Elle sera peut-être mieux… Donc, l’évolution, peu importe en quoi, est inévitable. Pourquoi assumer qu’elle sera mauvaise? »

Pour Harris, ce sera même « très cool » d’être là pour voir comment tout ça évoluera. Qui plus est, il apprécie particulièrement les compromis que la technologie a à offrir, citant des innovations que la médecine moderne, les GPS et tout ce qui contribue à ce que notre quotidien soit plus pratique et sécuritaire qu’il ne l’était pour nos ancêtres.

En ce qui concerne la Singularité, tous compromis pourraient se manifester en termes de survie et de commodité. Ici, Harris parle des besoins de « faire face à ses mécanismes », croyant qu’elle pourrait vouloir nous tuer autour de 2040 puisqu’à ce moment, elle n’aurait plus besoin de nous.  

Harris a fait une comparaison entre un lion sauvage et un lion en captivité. Il nous a demandé lequel des deux nous préférions être, nous précisant de ne pas répondre trop rapidement et de penser au fait que « dans un zoo, un lion peut vivre dans un luxe semblable à un hôtel… mais il n’est plus tout à fait un lion. Il ne doit plus tuer pour survivre. Il fait plutôt le beau pour son souper, ce qui correspond sommes toute à ce vers quoi nous nous dirigeons, être potentiellement relégué dans des zoos ou des réserves d’humains. Nous devrons, nous aussi, faire les beaux pour manger. Donc, peut-être qu’une partie de la confrontation avec ces mécanismes passe par se rendre intéressants pour que la « ruche », la Singularité, veuille nous garder.  

Le lion a déjà été le roi de la jungle, mais les humains ont pris le contrôle depuis. Le lion se retrouve maintenant soit dans des réserves naturelles, toujours de plus en plus petites, soit dans des zoos. Votre premier choix peut peut-être tendre vers la réserve, mais est-ce vraiment là que vous voulez aller ? La vie sauvage n’est pas de tout repos et les zoos sont plus confortables. Mais nous savons que la qualité de ceux-ci varie beaucoup et qu’ils dépendent parfois de la nature des animaux qui s’y trouve. En termes de Singularité, une bonne façon de se préparer serait de comprendre de quelle manière être perçu comme un « pur race ».

Par ailleurs, Harris croit que son « art » lui confèrerait une position convoitée parmi les machines. En fait, ses expériences précédentes (telle que mentionnées dans la première partie de l’entrevue) sont ce qui lui donne foi en sa théorie et qu’une bonne façon de faire face à la Singularité pour lui serait de les reproduire. La seule chose, c’est qu’il aurait besoin de beaucoup de financement pour y arriver (entre 100 et 400 millions de dollars), lui permettant de recréer le futur dix ans en avance. Il mentionne même qu’il aurait besoin de le faire au Musée Pompidou ou au Tate, parce que ces institutions lui permettraient de se dédier complètement à la couverture du futur des médias, ce qui ne fonctionnerait pas dans un contexte commercial.

Ensuite, les gens pourraient voir l’expérience et se laisser convaincre, leur permettant de se préparer à vivre sous l’œil attentif de la Singularité, tout en espérant être assez chanceux pour être de ceux qui feront partie des zoos 5 étoiles. Or, le seul inconvénient à être dans le zoo est que le lion n’est plus vraiment un lion. Le meilleur choix semble donc de tous se déconnecter de la technologie, ensemble.

Au final, Harris se permet toutefois d’espérer une certaine latitude par rapport à la chronologie de 2024, avançant que si un des gros joueurs de l’Internet « décidait de s’activer, la Singularité pourrait se produire aussi tôt que 2022… Ou si une force majeure quelconque se plaçait à l’encontre de celle-ci, elle pourrait prendre plus de temps à se concrétiser… Aussi, nous pourrions tout éviter en faisant simplement exploser la planète. C’est une possibilité. »  

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