Comment l’évolution des médias foisonnera la « singularité »

Un nombre de figures publiques majeures, comme Elon Musk et Ray Kurzweil, croit qu’un jour, la technologie numérique pourra nous surpasser et devenir la forme d’intelligence dominante de la planète. Parmi eux se trouve le pionnier de l’Internet Josh Harris, qui croit que ce renversement technologique, connu sous le nom de « Singularité », pourrait se produire (ou commencer, du moins), aussi tôt qu’en 2022. Dans une entrevue que Cloud&Co. a récemment réalisé avec lui, il avance que c’est l’avenir des médias qui sera à l’origine du contexte de cet événement et parle de ce qui peut être fait à ce sujet.

Comme beaucoup de gens, nous ne connaissions pas du tout Josh Harris. Quand l’opportunité de l’interviewer s’est présentée, la première impression qu’il nous a donnée fut partagée. Est-ce un génie technologique? Est-il un artiste de performance ou carrément un simple exhibitionniste? Un adepte des théories de complot, même? Un peu de recherche à son sujet a révélé qu’il ne devait pas être pris à la légère.      

Harris est impliqué dans le monde de l’Internet depuis aussi loin que le milieu des années 80. Il a commencé en étant le président de Jupiter Communications, une compagnie qui se spécialisait dans les sondages en ligne et les statistiques, et devint millionnaire lorsque l’entreprise fit son entrée en bourse grâce aux parts qu’il possédait toujours. Auparavant, en 1994, Harris avait déjà quitté Jupiter pour créer Pseudo Programs, considérée comme la toute première chaîne télé en ligne, bien des années avant l’arrivée de YouTube.

We Live in Public, un documentaire sur Harris, exposait son côté plus créatif, voire même avant-gardiste, où on le voyait être l’hôte de grandes fêtes décadentes organisées dans l’espoir de rencontrer d’autres créatifs qui pourraient éventuellement lui fournir du contenu pour ses projets. Sa persona numérique, « Luvvy » the clown, se retrouvait également dans le film. Cette apparition un peu polémique est d’ailleurs à l’origine de son « détachement » de Pseudo, en 1999.

Peu après, Harris a entamé une expérience nommée Quiet: We Live in Public [lien], où une petite communauté d’artistes volontaires vivait isolée dans un entrepôt assez bien équipé durant un mois. Le mot d’ordre de Josh était « Tout est gratuit, sauf votre image. Elle m’appartient ». Le dortoir, la salle à manger, le stand de tir, la salle d’interrogatoire et les douches publiques étaient tous équipés de caméras qui diffusaient en continu les moindres faits et gestes des participants. Ceux-ci y avaient même accès à la diffusion à travers des écrans installés à l’intérieur des nacelles où ils dormaient. N’importe qui pouvait donc regarder des moments aussi intimes que des échanges amoureux, des séances d’hygiène corporelle ou des confessions secrètes.    

À la surface, une telle entreprise pouvait certainement être perçue comme une simple performance artistique ou un stunt publicitaire quelconque, mais en réalité, ce n’était rien de moins qu’une étude sociologique soutenue par le travail du comportementaliste B.F. Skinner and de plusieurs autres chercheurs voulant mieux comprendre la nature humaine dans un environnement contrôlé et… observé. Harris n’a peut-être pas mené cette expérience sous des paramètres ou des conditions scientifiques, mais il a quand même réussi à y aboutir. Pourtant, à la fin, ce qui avait débuté comme une performance sociale d’amour libre et le rêve de tout voyeur a dégénéré de manière à engendrer des conflits assez scabreux entre les participants, jusqu’à ce que le NYPD y mette un frein le soir du Nouvel An de 1999.

Quelques mois plus tard, Harris a mené une expérience similaire avec une nouvelle copine rencontrée lors d’un voyage de pêche. Toujours intitulé « We Live in Public », Harris et sa copine ont diffusé le quotidien 24/7 de leur vie dans un loft de NYC, à l’intérieur de paramètres assez normaux. Malheureusement, après 6 mois, le stress d’être constamment sous observation est venu à bout de leur relation. Sa copine et lui devenaient respectivement connectés à leur public respectif, tout en se déconnectant l’un de l’autre.

Selon Harris, Andy Warhol avait tort quand il affirmait que les gens voulaient simplement avoir un seul 15 minutes de gloire durant leur vie, affirmant même que « les gens veulent 15 minutes de gloire chaque jour de leur vie ». Peut-être que les expériences de Harris ont duré aussi longtemps justement parce qu’il avait raison. Après tout, la façon dont les gens utilisent les médias sociaux aujourd’hui va certainement en ce sens.     

Toujours selon les dires de Harris, nos vies tendront à devenir des exemples extrêmes de ses expériences. Les milliers d’heures de télé-réalité diffusées jusqu’ici incarnent déjà le territoire qu’il a exploré entre 1999 et 2000. Harris va même jusqu’à affirmer que les petites choses que nous faisons dans la salle de bain, se doucher, se brosser les dents, se raser et utiliser la toilette, deviendront des « moments de gratification partagés avec les autres… allant même jusqu’à créer un marché à cet égard ».  

Il poursuit en expliquant que l’avènement des « studios domestiques » fournira une plateforme pour ce genre de marché. « La prochaine affaire, ce sont les studios domestiques. À un certain point, des gens couvriront des sujets spécifiques comme n’importe quel journaliste de CNN le ferait. Ou, encore, n’importe qui sera en mesure, et tenté, de capitaliser la diffusion de ses activités quotidiennes. »

Toutefois, Harris a également avancé que la multiplicité des identités publiques (« l’identité aux toilettes », « l’identité CNN », ou leur identité sur n’importe quelle chaîne de diffusion personnelle) des participants (particulièrement ceux de la prochaine génération, les « cyber ») entraînera la perte du sens de leurs identités individuelles. Il qualifie cette perte d’identité de « fracture psychique », évoquant que « c’est à ce moment que nous entrons dans la ruche », et que c’est autour de 2024 que « les masses » commenceront à expérimenter ces fractures.

Une fois que cette ruche sera tangible, ce sera comme une « nouvelle chose au-dessus de nous », avide de « collecter le meilleur signal créatif que les humains peuvent collectivement créer ». Effectivement, nous pouvons voir comment cela se produit actuellement à travers la manière dont la « créativité » purement artistique semble être de plus en plus remplacée par la « curation » de contenu déjà existant…

La suite dans la 2e partie


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